26.03.2007

Parce qu'il n'y a pas que les insomnies la nuit (4) : il y a aussi des personnages étranges dans la pièce

medium_Middlemarch.jpgLa nuit, l'inanimé prend vie, je le sais. Allongée, je guette les mouvements presque imperceptibles qui froissent le silence. Dans ma bibliothèque faiblement éclairée par les lumières parisiennes qui parviennent à s'infiltrer par les ouvertures des volets, je devine les frémissements des livres, je les aperçois, ils sont comme pris d'une respiration, les pages se gonflent puis s'affaissent puis reprennent du volume et, lentement, s'extirpant des pages légèrement entr'ouvertes, je vois un pied suivi d'une jambe, une tête, une main, un bras, ils se glissent hors des lignes imprimées avec précaution : les personnages prennent le frais dans ma chambre.

Je les regarde s'éparpiller dans la pièce, je m'efforce de conserver une respiration assoupie pour ne pas les effrayer et pour pouvoir continuer à les observer à travers mes paupières à demi baissées.

Ils sont tous là, plus ou moins bien dessinés, avec plus ou moins de volume, de netteté, de couleurs, de caractère. Certains, selon l'attention que leur a accordé leur auteur, sont presque transparents, falots, ne pouvant articuler que quelques mots, à peine des silhouettes découpées dans une feuille de papier. D'autres sont multicolores, ont du bagout, de la personnalité.

Parmi tous ces personnages, certains ne méritent qu'un coup d'oeil, une simple attention de quelques secondes mais d'autres sont inoubliables. Et parmi ces rares personnages que resteront gravés dans ma mémoire, ceux de Middlemarch de George Eliot tiennent une place de choix.

Cette deuxième lecture de Middlemarch (la première m'ayant laissé une impression de longueur, de pages lues à toute allure pour enfin connaître la suite de l'histoire, le dénouement des intrigues) a été un vrai plaisir et une plongée dans des abysses narratives. En effet, Middlemarch est la juxtaposition de deux romans (et c'est ce qui en fait toute la richesse).

Le premier est une peinture extrêmement vivante et très ironique de la vie d'une communauté rurale dans l'Angleterre du XIXe s. Toutes les composantes de cette société sont présentes : de l'aristocrate propriétaire terrien aux journaliers en passant par la classe moyenne, toutes les tensions, les rumeurs, les machinations, préjugés, rumeurs propres à ces petits groupes sont décortiqués : implications très locales des grandes réformes nationales, refus du changement, qui s'exerce par exemple contre l'introduction de nouvelles méthodes de soin, petites jalousies héréditaires et grandes trahisons. George Eliot crée une fresque sur un sujet qu'elle connaît bien puisqu'elle dépeint sa ville natale, et toute la galerie de personnages attachants, odieux, fades ou mesquins qui naissent de ses lignes m'ont donné l'impression d'être littéralement dans la petite ville de Middlemarch.

Le second roman de Middlemarch est une histoire d'accomplissement d'un destin à travers la vie de Dorothea de Lydgate. Dorothea est une jeune fille bien née, belle, talentueuse et vertueuse qui cherche à s'accomplir en se dévouant corps et âme à un objectif supérieur. Après s'être essayée à l'amélioration de la vie des paysans, elle décide d'épouser un vieux savant, Casaubon, qu'elle pense pouvoir aider à rédiger son oeuvre sur la mythologie, espoir qui est vite découragé par le caractère acariâtre, méfiant et jaloux de son mari qui s'avère bien moins brillant qu'elle ne le pensait. Car c'est tout le tragique de la situation de la femme que dénonce George Eliot : ces femmes brillantes, capables d'accomplir de grandes oeuvres ou de grandes actions mais qui sont contraintes par la société à se cantonner à une place inférieure et qui n'ont comme seule solution pour utiliser ne serait-ce qu'un peu leurs ressources et leurs dons de se mettre au service d'un homme pour le soutenir dans cette action. Middlemarch est le récit de la réduction en esclavage de Dorothea à un mari autoritaire mais aussi de sa progressive découverte de l'amour et d'une certaine - mais relative - indépendance.

Autre figure principale de Middlemarch, Lydgate, le jeune et orgueilleux médecin, qui veut faire de Middlemarch une communauté modèle sur le plan sanitaire, l'homme qui oubliera ses hautes ambitions en cédant aux charmes très superficiels de Rosamond croyant découvrir en elle la femme qui saura l'admirer et le soutenir dans sa mission. Mais rapidement, il devra déchanter en découvrant le véritable caractère de sa femme, égoïste, dépensière, frivole.

J'oublie tous les autres personnages, Ladislaw, Fred, Mary, la famille Garth, Farebrother, Bustrode... Tous ceux qui dotés, d'un petit ou d'un grand rôle, font la richesse et l'intérêt de Middlemarch.

 

Cuné est elle-aussi devenue une Middlemarchienne.

Commentaires

Bon, ben je vais être obligée de le lire plus tôt que prévu je crois... Il a vraiment l'air génial !

Ecrit par : Lilly | 27.03.2007

J'ai récemment craqué sur The Mill on the Floss...mais pas encore lu..

Ecrit par : choupynette | 27.03.2007

Lilly, C'est un excellent roman... Et le dossier qui accompagne l'édition Folio est très bien fait.

choupynette, il faut que je pense à mettre le Moulin dans ma PAL !

Ecrit par : Cécile | 28.03.2007

J'ai bien aimé ta présentation, je ne voyais pas du tout où tu allais nous mener avec tes livres qui respirent ! ;-)

Ecrit par : Tamara | 28.03.2007

Décidément ça fait un petit moment que je vous lis et j'aime beaucoup ce que vous faites. Et quelle boulimie !

Ecrit par : libou | 28.03.2007

**tu peux demander à hautetfort*** d'arrêter de mettre ton blog en Google search -Images quand on tape mon blog

merci!

Ecrit par : captainwhat | 29.03.2007

A quoi tient cette spectaculaire accélération de ton rythme de lecture ? pleine lune ? tu as eu le tiercé gagnant à dix contre un ? tu as dévalisé une librairie ? tu as défintivement renoncé au sommeil ?

Je n'arriverai jamais à lire tous ces livres appétissants que tu nous propose !

A propos de juxtapostion, il y a aussi feu pâle mais qui superpose un poème et un roman, petite oeuvre hybride où Nabokov exerce comme toujours son art de prestidigitateur narquois à l'insu de ses personnages, passés à l'acide sulfurique. Un véritable puzzle polyphonique qui m' a enchanté il y a bien des années lumières. A l'époque où il me restait un peu de temps de cerveau disponible.

Je mets Middlemarch sur ma pile, en dessous de Strindberg. Bientôt on va pouvoir faire du base jump en sautant de ladite pile.

Je retourne à mon blog, sinon je vais me faire gourmander.

Ecrit par : Oyannick | 29.03.2007

Je n'ai pas d'accélération du rythme de lecture, malheureusement, je diagnostique même une petite de régime ces derniers temps... Par contre, les vacances ont eu un effet bénéfique sur la quantité de notes écrites :-)

J'aime beaucoup Feu pâle, comme tout ce qu'a écrit Nabokov en fait, j'aime la manière dont il nous manipule avec son écriture.

Fais attention avec ta pile de livres à lire, cela peut devenir dangereux ces petits machins. Il suffit qu'un des livres de la pile décide de se rappeler à ton bon souvenir par un petit salut de la tête pour que lui et tous ses camarades de pile te dégringolent dessus.

Ecrit par : Cécile | 29.03.2007

Les commentaires sont fermés.